Marsouins de France et d'outre-mer

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 Un beau livre. Adieu Djebels de Jean Servier

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prigent

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Date d'inscription : 01/01/2011
Age : 82

MessageSujet: Un beau livre. Adieu Djebels de Jean Servier   Sam 8 Aoû - 6:59

Adieu Djebels

 

C'est sous ce titre qu'en 1958, une fois De gaulle au pouvoir, l'ethnologue Jean Servier, pied noir specialiste des berbéres, publie un second livre de souvenirs, alors qu'il a été mis sur la touche. 
Le livre est une suite de petits tableaux non datés, s'echelonnant en gros de mi 1955 à mai 1958. Ils decrivent parfaitement l'action du FLN. 
Il m'était impossible de les enserrer dans la chronologie, j'ai pris le parti de les réunir ici, et d'y renvoyer à l'occasion.
 

Un village Kabyle: Je connaissais l'épicier du village. En mon honnneur il déballa des tasses neuves et, interminablement, prépara le thé. Une fois de plus la converrsation était inactuelle.
- Comment tu vas? Tu vas bien?
- Je vais bien grâce à Dieu, et toi es-tu en bonne santé?
- Je suis en bonne santé ...
Une pieuse litanie de phrases bénéfiques destinées à écarter les génies malins avant de devenir la politesse cérémonieuse de l'accueil.
Je coupai brutalement la conversation essayant d'atteindre le sol dur des réalités présentes.
- Tu payes? (Il n'était point besoin de préciser à qui.)
Alors, dans un souffle pendant qu'il humait son verre de thé, comme pour écarter la feuille de menthe, il murmura:
- Je paie, tous paient et nous avons peur.
- Et les Français?
- Le jour, ils jouent au football ou écrivent chez eux, la nuit, ils dorment. -
- Et les autres?
- La nuit, ils passent en contrebas du village, tu sais en bas du deuxième gradin. Les sentinelles ne peuvent les voir passer et nul ne donne l'alarme car "ils" nous ont fait égorger les chiens.
 

Je pensai au spectacle curieux qu'un officier m'avait décrit: tous les chiens d'un village pendus aux arbres de la route.
- Il ne faut pas que les chiens puissent donner l'alarme, car la nuit "leur" appartient.
- Pourquoi ne parlez-vous pas aux officiers?
- Pourquoi ne pas vous unir à nous?
Alors, pêle-mêle, il me sortit à voix très basse tout ce qu'il avait retenu de la lecture mal dirigée de quotidiens et d'hebdomadaires venus de France, avec en toile de fond les informations, fabuleuses à force d'être fantaisistes, recueillis sur la place des marchés.
A nouveau ce fut le défilé des avions du Caire, l'accord secret unissant la Ligue arabe aux Nations Unies pour déclarer la Guerre sainte à la France, avec çà et là le nom d'un homme politique français dont le dévouement à la Cause était tel que, sans doute, "il avait abjuré et fait le pèlerinage à La Mecque".
Un brin de thé flottait vertical dans mon verre. Je préférais arrêter courtoisement l'entretien qui ne m'apprenait plus rien; mes jambes s'étaient engourdies sous la chaise pliante de fer.
 

Le chef de poste m'attendait avec une canette fraîche.
- Je me demande, dis-je innocemment, si les rebelles peuvent passer en contrebas du village?
- Non, affirme-t-il, en bas il y a la source réservée aux femmes et les habitants du village nous ont demandé de ne jamais y aller.
Il était tout fier, le pauvre petit, de sa connaissance des mœurs, us et coutumes locaux.
- Et si vous tentiez une embuscade une nuit? Il me regarda avec compassion.
- Il faut que je demande l'autorisation au quartier par la voie hiérarchique car je peux être appelé à participer avec mes hommes à une opération de plus grande envergure. Alors, nous restons prêts ... Nous aussi, voyez-vous, nous préférerions tendre des embuscades et "sortir" mais les instructions sont là.
Je notai au passage le mot "instructions" que je devais entendre souvent, avec aux échelons plus élevés ceux de: "directives", de "circulaires". Ce n'est qu'exceptionnellement que j'ai entendu parler d'ordres.
Je retrouvai ma jeep, l'escorte de légionnaires et la route noire comme un fleuve figé entre les collines et les gouffres bleus où, sans fin, les éperviers déroulent la spirale de leur vol.
 
 

Un autre village kabyle:

Une nuit dans un autre poste et au matin l'interminable promenade vers un autre village avec derrière moi une escorte qui s'étirait à n'en plus finir, des dragons cette fois.
Il n'y avait pas de poste dans ce village. Je demandai aux hommes de rester en bordure des premières maisons et de se dissimuler; c'était un village maraboutique, dont le fer ni la poudre ne devaient approcher.
Nous approchâmes du village un capitaine et moi, marchant vers deux vieillards qui manifestement affectaient de ne pas nous voir, immobiles près du tombeau de leur ancêtre. A bonne distance, je criai:
- El Kheir fel-awen! (Le bien soit sur vous!) Machinalement ils psalmodièrent la réponse en chœur:
- Et sur vous le bien.
J'approchai encore et entamai la conversation.
- Je suis venu vous voir de la part du Cheikh el Tariqua, mon vieil ami.
L'un des vieillards était aveugle; il étendit vers moi des doigts noués et tremblants.
- Laisse-moi te toucher, je ne vois pas.
Sa main effleura à peine ma tête, mes joues, ma veste, ma taille, puis recula, comme effrayée.
- Qui es-tu? Tu n'es pas Kabyle car tu n'as pas de coiffure, ta voix est d'un homme et tu n'as pas de moustache. Ton vêtement est d'un chrétien et tu n'es pas soldat: tu parles kabyle et tu n'es pas armé.
- Je suis un ami et je viens pour la paix, si Dieu le veut ainsi.
L'autre vieillard explosa d'une joie puérile:
- Louange à Dieu s'il en est ainsi.
Puis, repris par le contact des bancs de pierre polie, les toits penchés de tuiles blondes, le murmure de la source, je lui parlais de leur ancêtre, m'enquis de ses miracles, et finalement, comme par le passé je demandai à me recueillir dans le sanctuaire. L'énorme clef de fer surgit mystérieusement, la porte s'ouvrit, m'envoyant au visage la bouffée familière de pénombre, d'encens refroidi et de cire depuis longtemps figée. Sous des draperies jaune d'or et rose vif dormait Sidi Mansour - Monseigneur le Victorieux - Dieu l'ait en miséricorde particulière et avec lui ses descendants. Je me déchaussai pour franchir le seuil, le capitaine m'imita et déboucla son ceinturon de toile alourdi d'un pistolet d'ordonnance qu'il laissa tomber à terre.
La porte refermée, je demandai l'autorisation de faire entrer mon escorte dans le village.
- Tu le peux certes, mais pourquoi es-tu entré seul?
- Parce que je viens sous la protection, l'ânaya du village et de votre ancêtre, Sidi Mansour.
J'avais touché un point sensible, car une rosée inattendue vint faire briller le bord flétri des paupières de l'aveugle. L'ânaya, cette coutume qui jadis était "le Sultan des Kabyles", c'est-à-dire la clef de voûte de leurs cités, je savais que ce droit d'hospitalité avait disparu avec ce qui fut l'honneur des Kabyles. Les hommes allèrent à la source boire et remplir leurs bidons.
Un grand gars frisé, en bleu de chauffe délavé, vint à nous en brandissant sa carte d'identité avec une adresse parisienne. Il nous fit apporter du café sur un surprenant plateau rouge orné de têtes de lions acheté à Levallois. Lui et quelques Parisiens échangèrent des souvenirs faits essentiellement d'adresses, de stations de métro et de numéros d'autobus. Le soleil baissait, je décidai de retourner vers le poste.
Celui des deux vieillards qui n'était pas aveugle sauta sur ses pieds, me bouscula pour passer le premier et, déchirant sa gandourah à force de l'écarter sur les cerceaux de sa vieille poitrine, criait de toute sa voix fluette:
- Di l'ânaya en Sidi Mansour, di l'ânaya en taddart. (Sous la protection de Sidi Mansour, sous la protection du village.)
Le vieil aveugle souriait devant la porte du tombeau, comme si ce cri avait mystérieusement guéri son orgueil meurtri. Sur la piste, le piétinement des mulets indiquait le retour du marché. Les bêtes étaient lourdement chargées, plus lourdement qu'à l'accoutumée. Je saluais les hommes.
- Je vois que vous avez fait un bon marché, grâce à Dieu la récolte a été bonne.
A leurs mines piteuses je compris que les provisions serviraient à engraisser "les hommes de la nuit ".
Le vieillard s'arrêta à la limite des terres du village, essoufflé, heureux que j'aie pu croire à l'ânaya de Sidi Mansour, à l'honneur de son village. Je me remis en marche, las, pensif, suivi du piétinement des dragons et, cette fois, dans l'ânaya des génies de la route, des arbres, des montagnes, de Dieu, du hasard.
 

Une embuscade:


Un commandement timide, des cadres de réserve inexpérimentés, des hommes qu'il suffisait d'entraîner pour faire des guerriers, des hommes aussi qui, livrés à eux-mêmes, attendaient, attendaient sans fin le vaguemestre, le vin, la "quille" dans la chaleur étouffante de l'été algérien et la dure réverbération des montagnes. Et toujours le même scénario. Les lourds convois couvraient les routes: le vin, les vivres, le courrier et souvent l'eau. En tête, les hommes d'escorte somnolaient appuyés sur leurs fusils, écrasés de soleil. Le ronron des moteurs éclate brusquement en quatre points d'orgue assourdis. Deux fusils de chasse ont tiré sur le camion de tête. Les cartouches chargées à chevrotines ont déchiré presque à bout portant toute une rangée de soldats alignés sur les banquettes, comme un jeu de quilles.
Le convoi s'est arrêté: cris des gradés, affolement. Les groupes de protection de tête et de queue tirent au hasard sur l'ombre d'un buisson, un balancement de branches.
Là-bas, de l'autre côté de la crête, dans le village qui dort au soleil, deux jeunes hommes en haillons viennent d'arriver essoufflés par la course, un même sourire sur les lèvres.
- Ecoutez! disent-ils aux vieillards assoupis sur les bancs de pierre de la djemââ.
La fusillade stupide crépite sur la route à tous les échos.
- Ecoutez! les roumis jouent du tambour en notre honneur!
 

Un attentat:


De la foule un cri retentit, un homme venait de s'écrouler à quelques pas de nous: un lieutenant au képi bleu. Les promeneurs de la rue principale furent entraînés au galop au cri de: "Arrêtez-le!"
Le chauffeur du command-car, les yeux fixes, sauta à terre, mit sa lourde patte sur l'épaule d'un frêle garçon brun aux grands yeux noirs étrangement vides.
- C'est lui!
Nous venions d'apprendre la nouvelle tactique du parfait meurtrier du F.L.N.: ne pas s'enfuir, rester près de la victime (le dernier endroit où l'on sera inquiété). La foule se lancera toujours dans une imbécile poursuite. L'assassin avait dans la poche de son bleu de chauffe un pistolet de petit calibre, encore brûlant. Il avait tiré à bout portant et puis était resté là, les bras ballants. Nous apprîmes par la suite qu'il était bourré de haschisch, comme les assassins du vieux de la montagne: l'étrange présent retrouvait une fois de plus un très lointain passé, comme si les vieux djebels endormis au soleil poursuivaient leur songe sanglant.
 

Encore un village, pris en main par le FLN:


Un village après tant d'autres m'attendait au bout de la piste. La dernière fois il avait fallu prendre des mulets. La seule idée de piste aurait fait sourire il y a quatre ans. Maintenant, j'étais en jeep au cœur d'un nuage de poussière. La piste, ouverte à la hâte au bulldozer, avait changé le paysage. Les villages inaccessibles, jadis perchés en nids d'aigles, s'asseyaient paisibles au bord de la route. Les vieux sur les bancs de pierre polie qui, naguère, regardaient pendant des heures le voyageur accroché à mi-pente, fermaient les yeux tournés vers le passé, indifférents à ces longs cortèges de camions franchissant les limites des villages et des tribus, emportés dans une nouvelle dimension: la vitesse.
Je connaissais le village, but de ma promenade. Je le connaissais, quartier par quartier, famille par famille, l'ayant naguère tenu ouvert devant moi comme un papillon prêt pour la dissection. Une nouvelle fièvre de savoir me reprenait, s'insinuant au cœur de mes préoccupations du moment et, finalement, prenant toute la place. Qu'étaient devenus ces rites de pluie si curieux, ces sacrifices ordonnés à chaque saison, au rituel minutieusement réglé? Un virage inattendu au flanc d'une colline m'amena devant le village qui fermait son visage labouré de barbelés.
J'allais voir le poste, semblable à tant d'autres: des chasseurs alpins à peine assez nombreux pour se protéger et se ravitailler. Trop de barbelés et de murettes. Machiavel, il y a longtemps, avait jugé la situation: "Lorsque le prince se fiera plus à l'épaisseur de ses murailles qu'à la poitrine de ses soldats, ses états seront bien près d'être assujettis à d'autres ayant meilleure vertu", dit-il en substance.
L'école avait été brûlée, le toit avait cédé çà et là à grandes taches noires des poutres noircies dépassaient en thorax défoncé. Les murs tenaient bon: c'était du solide. La popote avait été installée dans la cuisine de l'instituteur. A mon arrivée, les officiers arrosaient les galons d'un lieutenant. Les grands rires, les solides plaisanteries, firent passer le champagne tiède. Les mêmes barbelés appelaient les mêmes phrases: "Pas assez de cadres, pas de sous-officiers et trop de servitudes: convois, gardes, escortes. ~ Une fois de plus le poste militaire s'était juxtaposé en étranger au village kabyle sans en pénétrer les délicates et robustes structures.
Par la fenêtre ouverte, ma pensée volait vers les sanctuaires que je connaissais, où, quatre ans auparavant, les vieillards m'attendaient avec des brassées de légendes.
- Je voudrais aller au sanctuaire de Tamdecht. Est-ce possible? demandais-je au capitaine chef de poste.
- Oui, bien sûr, mais il vous faut une section d'escorte ... Ce sont les ordres.
A nouveau je marchais sur les pistes caillouteuses avec derrière moi une section de protection: trente-six hommes, dans une dégringolade de cailloux roulés, un carillon de bidons heurtés. Au passage j'arrêtais un jeune garçon d'une quinzaine d'années.
- Sais-tu où est le sanctuaire de Tamdecht, lui demandais-je en kabyle.
- Je ne sais rien, je n'ai rien vu, me répondit-il.
- Eh bien, viens avec moi, nous le trouverons ensemble.
Il n'y avait - je le savais - que deux kilomètres à travers les oliviers. Bientôt je reconnus le toit incliné de tuiles blondes et roses, le vieux sanctuaire où l'on égorgeait des taureaux noirs en automne et des béliers au printemps. Mon jeune guide venait d'entrer dans l'édifice sacré sans se déchausser et, calme, il cracha sur le tombeau de l'ancêtre fondateur de son village. Je fis signe aux chasseurs alpins de rester dehors.
- N'est-ce pas un sanctuaire? demandais-je au jeune homme.
- C'est une étable à porcs, me répondit-il avec une insolence recherchée.
J'eus l'air étonné et rendis insolence pour insolence:
- Qui donc élève des porcs ici? Tes parents? Ses yeux cillèrent avec un éclair noir:
- Nous n'avons plus de saints et plus de sanctuaires. C'est l'ordre nouveau.
Pour moi, ethnologue, cette attitude était aussi intéressante que les rites compliqués du dévot d'hier. Il n'y avait plus qu'à commencer une nouvelle étude.
- Qu'avez-vous à la place?
- Nous avons ... (il hésita puis reprit en ânonnant comme à l'école koranique), nous avons le culte de la patrie algérienne et la volonté de vivre libre.
 

Je me dirigeai vers l'Assemblée des Vieux: à mon arrivée, ils se turent. Le jeune restait en dehors de l'Assemblée silencieux et menaçant car, malgré son ordre nouveau, il ne pouvait siéger sur les bancs de pierre polie. Je pris à part le taleb du village, il eut l'air affolé.
- Laisse un autre homme venir à côté de moi, susurra - t- il.
- Pourquoi?
Il coula à droit et à gauche des yeux inquiets:
- Ainsi personne ne pourra dire que je t'ai donné des renseignements. J'aurai un témoin.
Alors pour la première fois je perçus, muette et terrible, une nouvelle venue dans les villages de Kabylie - la délation. Les vieux avaient peur des jeunes, les hommes devaient rendre compte de toute parole prononcée. Devant la djemââ et sous le contrôle du jeune homme, je procédai à une vérification très importante pour moi. Les six quartiers du village n'avaient pas changé, je veux dire qu'ils avaient gardé leur individualité et leur importance dans la pensée des paysans. Les chefs de quartier - les six tamen - continuaient à exercer leur autorité comme par le passé. Le F.L.N. se contentait, dans ce cas précis, d'exercer sa contrainte sur les six chefs de quartier, qui devenaient alors responsables des impôts versés au Parti et du ravitaillement des bandes. Les sommes d'argent demandées étaient déposées par l'un des tamen pour l'ensemble du village entre les mains du taleb, un homme venait la nuit qui n'était en général lui-même qu'un intermédiaire et emportait la somme toujours exactement comptée. Ainsi dans ce village la guerre se jouait dans le crâne des six vieillards immobiles sur leurs bancs de pierre polie.
Pour le moment, dans cette phase de la guerre, le jeune homme muet et sombre, au bas des marches usées qu'il n'avait pas le droit de franchir, l'emportait sur la bruyante compagnie de chasseurs alpins. Un jour peut-être, les six vieillards chefs de quartier se dresseront sur les bancs de pierre de la djemââ et secoueront la peur qui maintenant les tient courbés, le front bas, les yeux clos, silencieux.
Toute l'Algérie était là, étalée sous mes yeux, misérable et peureuse, engourdie au soleil... résignée.
 
 

A Paris le FLN monte aussi ses reseaux:




Le lendemain, Ali était là le cercle militaire, place Saint Augustin à Paris, un des rares endroits de Paris où il était sûr de ne pas être repéré par les tueurs du F.L.N. Dans le bar paisible quelques civils, visiblement militaires, buvaient des cafés avec beaucoup de sucre. Nous étions près d'une fenêtre ouverte sur l'entrelacs de feuilles mortes des marronniers. Un double cognac donna à Ali quelques forces.
- Même plus moyen d'en avoir une bouteille chez soi, soupira-t-il, "ils" finiraient par l'apprendre ...
Alors, à petits coups, par phrases hachées, il parla. Ce que j'avais appris dans les villages de Kabylie était au fond peu de choses. Les impôts forcés, les exécutions sommaires, des rapts de jeunes gens venaient éclairer de reflets cruels un paysage de guerre, là-bas dans les montagnes, encadré de barbelés avec, au premier plan, un soldat vert, immobile.
La révolte du F.L.N. venait d'atteindre la France ... Ali eut un sourire triste:
- La France est divisée en sept willayas - sept commanderies du F.L.N. La Belgique a été jugée trop petite, elle a été rattachée à la wilaya du Nord ... Moi-même ... (Il fit tourner lentement son verre de cognac). Moi-même je suis collecteur de fonds, alors tu vois.
Il venait d'abandonner le "vous". Il ne pensait plus en français mais en kabyle cherchant à diminuer sa faute en m'associant par le "tu" en une sorte de vague complicité.
- Ils sont venus me trouver. D'abord ils m'ont demandé de cesser d'avilir le peuple en lui servant de l'alcool. Puis, ils ont voulu vérifier mon livre de dépôts, tu sais? ...
Je savais. Chaque café est l'ambassade d'un douar. Oui, chacun de ces bistrots aux vitres ternes, dont l'enseigne est souvent timbrée du croissant et de l'étoile: "Le Djurdjura", "La ville d'Alger", "Café d'Akbou" ... Là se réunissent les hommes d'un même douar et souvent du même clan d'un douar. Le patron est presque toujours logeur, restaurateur - pour les repas de fête président de club, receveur de la Caisse d'épargne. Ali venait de faire allusion à cette dernière fonction. En France, l'exilé nord-africain évite autant qu'il le peut - au début de son séjour du moins - les contacts avec les étrangers qui l'entourent Il évite aussi d'attendre devant un guichet où un employé méfiant exigera d'invraisemblables amulettes: contrat de travail, certificat de résidence. Là, dans la tiédeur du café où l'on parle sa langue, c'est autre chose. Il versera chaque paie entre les mains du patron qui est un homme de son clan. L'autre inscrira simplement la date, le nom et la somme versée, une fois qu'auront été déduits, après discussion, les frais de logement, de nourriture et de café. Et puis, lorsque sonnera l'heure du retour au pays, l'exilé demandera son dû strictement compté. Je n'ai jamais entendu dire qu'une malhonnêteté se soit glissée dans cette institution. La vieille coutume kabyle reste encore immuable sur ce point: Si l'argent ne peut pas toujours payer le sang, le sang compense toujours l'argent perdu. Les hommes du F.L.N., en contrôlant le livre des dépôts, savaient de façon précise le montant des économies de chaque ouvrier. Il leur suffisait alors de contraindre Ali à ajouter aux frais de logement, nourriture et café, l'impôt dû aux buveurs de limonade verte.
Par la pensée, je revis le village où les collecteurs du F.L.N. étaient les chefs traditionnels des quartiers. Le F.L.N., là comme ailleurs, avait eu l'intelligence de pénétrer les structures existantes Comme dans le village le plus reculé de Kabylie, perdu au fond de ses montagnes, la sanction était la mort. Sans doute n'y avait-il plus le village muet de terreur figé sur la place à la lumière fauve des incendies. Ici, dans la brume de la nuit parisienne, le meurtre s'identifiait à tous les règlements de compte du Milieu. Les buveurs de limonade verte s'éveillent de leur faction muette pour sortir de leur veste l'éclat noir d'un pistolet. Des claquements secs répondent en majeur aux dominos sur les tables de marbre: un autre jeu, une autre partie. Les timides buveurs de café évitent de regarder la chute molle du patron derrière son comptoir et ses yeux vagues de poisson hissé à terre. Ils pourront dire un peu plus tard, après la rafle qui les aura conduits dans un commissariat:
- Je n'ai rien vu, je ne sais rien ...
La semaine suivante le bistrot sera ouvert à nouveau. Les buveurs de limonade verte reprendront leur garde au même comptoir, sûrs de n'être reconnus de personne, sûrs aussi de ne pas être dénoncés. Il y eut un long silence, de nouveaux arrivés firent entrer une bouffée chaude, pleine des rumeurs de la salle de restaurant.
- Regardez! dit Ali, l'index pointé vers la fenêtre.
Sur le trottoir moiré de pluie, incrusté de feuilles mortes, un marchand de tapis marquait les cent pas d'une mystérieuse faction. Ali avait à nouveau franchi le fossé du "vous". Il était cette fois de l'autre côté, près du marchand de tapis.
- Regardez!
Le marchand avait levé sa tête coiffée d'un béret basque, son étalage rejeté en épitoge sur l'épaule, il cherchait des yeux un client improbable perché au cinquième étage.
- Il t'a suivi?
J'avais repris le "tu". Nous étions du même sang, Ali et moi, face au même danger.
- Non. Eux, ils viennent de Fort National. Ils ne connaissent pas nos coutumes à nous du bord de la mer.
Eux, de Fort National! Le Djurdjura venait de figer dans le ciel son énorme vague bleue, séparant ceux du bord de la mer des autres. La marchand de tapis était de l'autre côté de la montagne. Mais, drapé dans sa marchandise, il montait sans doute la garde, complaisante ou forcée contre ceux de sa race, les traquant jusque sur la place Saint-Augustin, proposant sur sa route de dérisoires portefeuilles rouge et or à d'inattentifs chalands. Ali regarda autour de lui. Au bar, des lieutenants jouaient au poker, les dés roulaient sur la piste avec un bruit familier: rassurant..
- Non! "ils" n'oseraient pas ici...
- Le marchand de tapis s'éloignait au balancement de son fardeau, les franges touchant presque le sol.
- Je vais en profiter pour sortir, proposa Ali. Sur le seuil, il tourna brusquement en rasant le mur, sans doute pour avoir vite l'air d'un innocent promeneur, étranger au cercle des officiers Il partit, le dos rond, le regard furtif, vers la prochaine bouche de métro. Un remous de foule l'enveloppa dans une vague rassurante d'anonymat.
 

Un ralliement:
 

Autour de moi c'étaient les surprenants ensembles de friperie qui vont de la jaquette au pantalon rouge avec, en dominante terne, les défroques de l'armée américaine et des prisonniers de l'Afrika Korps. Je regardais de tous mes yeux les hommes qui avaient dit non à la rébellion. Mes ancêtres n'auraient pas manqué d'entonner le psaume: regarde vers les montagnes d'où me viendra le salut ...
Les hommes étaient rassemblés: chaque chef de famille, appuyé sur sa canne de chêne ou d'olivier, avait emmené avec lui les jeunes hommes de son clan - initiation aux affaires politiques, témoignage et protection. Un officier des Affaires musulmanes prit la parole:
- Hommes des Beni Menacer, vous avez livré aux gendarmes deux collecteurs de fonds du F.L.N ...
J e lui glissais à l'oreille: - ... Vous en avez tué deux autres à coups de hache et de bâton.
L'officier continua: - ... Vous en avez tué deux autres à coup de hache et de bâton. La France vous remercie de ces actes de courage.
Le vieux démon de la curiosité prit le dessus. Je demandai :
- Pourquoi avez-vous agi ainsi? ..
Le discours avait été scandé de hochements de tête et de claquements de langue. La question jeta un léger trouble. Un vieil homme se leva en s'accrochant à sa lourde canne:
- Nous les avons tués à coups de bâton et de hache parce que les Français ont pris nos fusils.
Il se rassit dans un murmure approbateur. Un autre se leva, essayant de ramener sur ses jambes maigres le pan non déchiré de son burnous.
- Ces porcs sont pires que les Français, si on les laissait faire, ils nous prendraient encore plus d'argent que le percepteur.
- Hommes des Beni Menacer, dis-je, vous serez la première djemââ libre d'Algérie.
Un jeune homme aux yeux brillants prit la parole. Il était debout derrière les vieillards, les bras croisés. - Nous ne voulons plus de djemââ, nous sommes l'Assemblée du Peuple.
- Soit, vous êtes l'Assemblée du Peuple. Il faut maintenant un responsable militaire qui aura, en cas de danger, le commandement des hommes à qui nous allons donner des fusils.
Un homme se leva, appuyé sur une lourde hache.
- C'est moi qui ai tué les deux chiens qui sont venus rôder près de nos maisons.
- Il faut un président de l'Assemblée du Peuple.
Un vieillard fit un effort pour se lever:
- Ma famille commence les labours depuis que nous vivons dans ces montagnes.
- Hal dit l'Assemblée du Peuple.
Je me tournai vers le jeune homme qui avait revendiqué pour les siens le titre d'Assemblée du Peuple.
- Voudriez-vous être garde champêtre? Il eut un sourire condescendant:
- Non, monsieur.
- Accepteriez-vous d'être moniteur politique de l'Assemblée?
Les yeux noirs étincelèrent davantage: - Merci, monsieur, oui!
Je pris la responsabilité de l'institution.
- Mon colonel, je vous présente l'Assemblée du Peuple et voici le moniteur politique.
Il eut un sursaut d'étonnement, vite réprimé, Après tout ... Les hommes vinrent prendre les fusils de chasse que leur distribuait un capitaine en képi bleu. Ils en faisaient jouer la culasse à gestes précis, vérifiaient la ligne de mire avec une sûreté pleine d'expérience. Les fusils étaient vieux, certains hors d'usage. Un jeune homme~ presque un enfant, me montra avec un sourire triste son arme dont l'un des canons était percé.
- Regarde! Puis il eut un sourire las de gosse dont le jouet est cassé:
- Je tirerai avec l'autre canon.
Des écharpes de brume traînaient au ras des troncs d'arbres voisins, donnant au paysage un aspect d'Au-delà. Les hommes avec leurs armes s'enfonçaient comme des ombres dans les nuées, vers leurs chaumières de boue séchée et de paille!
 

Les premières citadelles de la France face à la rébellion.


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Un beau livre. Adieu Djebels de Jean Servier
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